Burnout : « les gens sont parfois victimes d’incendies comme le sont les immeubles »

Nous sommes fatigués, épuisés vidés. Nous n’en pouvons plus. Nous ? Les prolétaires. N’en pouvons plus de quoi ? Du travail. On continue notre série sur le travail en nous penchant sur les maux de notre classe et en particulier ceux induit par l’extension et l’intensification du travail.

Rien de naturel là dedans: la cause de la maladie c’est la soif de plus-value, absolue et relative, qui toujours s’approfondit et nous dévore. Burn out, Karoshi, neurasthénie, surmenage, les mots se multiplient à mesure que nos maux se font masse, à mesure aussi qu’à l’instar du salariat, ils se généralisent.

Vivre ou fonctionner ?

Quand aux réponses médicamenteuses qu’on nous propose, elles consistent à nous droguer pour nous faire fonctionner, là ou le problème reste une société où on fonctionne et ne vit pas, ou l’on survit et mal de surcroît.

Commençons par revenir sur les mots.

Akêdéia…

Durant l’antiquité, au IIIe siècle, au sein de petites communautés de moines copistes, on remarqua un mal qui semblait nouveau. les plus travailleurs étaient parfois atteint d’un mal-être, une lassitude, un trouble. Découragés, ils cédaient à la paresse, au désinvestissement. Les moines appelèrent ce mal « Acédie » du grec Akêdéia, c’est à dire négligence, indifférence.

Puis, le phénomène persistant à travers les siècles, une expression d’origine latine est apparue pour désigner l’état des êtres sujet à l’acédie : «  consummatum est » «  tout est consumé ».

Consummatum est

Cette expression, c’est aussi celle que l’écrivain G.Greene entendit lors d’un voyage au Congo Belge, en 1959, dans la léproserie de Yonda où il se rendait dans le but de se documenter pour un futur roman. Il y apprit que la lèpre agissait par phases virulentes, pouvant causer la perte de membres entre autres mutilations et défiguration… puis se tarissait. Alors les crises cessaient et le malade n’était plus contagieux. Les missionnaires disaient alors « consummatum est » ( a noter aussi que selon la religion chrétienne il s’agirait des dernières paroles de Jesus sur la croix) « tout est consumé » et le malade devenait un cas consumé, en anglais « a burnout case ».

Ce sera le titre du roman de Greene. ( En français, pour des raisons de traduction, le titre a été changé pour « La saison de pluies ».)

Burn Out

Quelque années plus tard en 1973, Herbert Freudenberger un psychiatre qui travaillait aussi bénévolement dans une Free Clinic où il recevait des toxicomanes, pris des vacances pour la première fois depuis… Et alors qu’il aurait du s’envoler pour la Floride, il ne pu sortir de son lit, trop épuisé, il dormi pendant trois jours. Au réveil, effrayé par son état, il s’enregistra au dictaphone. Bien plus tard et plus reposé, se réécoutant, il fut frappé de l’altération de sa personnalité induit par la fatigue extrême. Sa voix était chevrotante, il angoissait et culpabilisait…

En y prenant attention, il remarqua que nombres de ses collègues étaient dans la même situation.

Se souvenant du roman de Greene, il nota dans un premier article sur le sujet : « Les gens sont parfois victimes d’incendies comme le sont les immeubles ».

* Le résumé de l’origine du terme de Burnout est particulièrement inspiré de l’avant propos de David Vandermeulen au livre « le Burn Out », nous avons aussi emprunté plusieurs dessins à cette petite BD de Danièle Linhart et Zoé Thouron, que nous vous recommandons fortement !

On surmène bien les chevaux…

Nous sommes dans les années 1880 et Baptiste Sandre est un instituteur. Dans son journal, retrouvé par Mona Ozouf en 1979, il décrit un quotidien ou le temps manque, où l’impératif d’urgence domine pendant que se chevauchent les responsabilités : secrétaire de mairie, instituteur, animateur de divers conférences : il l’écrit, ce qu’il vit, c’est le surmenage. Ce terme est récent, son emploi pour les humains l’est encore plus. Il provient du vocabulaire de la course, celle des chevaux, et s’applique «  à un jockey qui, pendant la première partie de la course, mène son cheval à un train trop vite, relativement à la distance qu’il lui faut parvenir » comme l’indique le dictionnaire du sport français en 1872

Management et ménagerie

Ce parallèle n’a rien de fortuit, notons d’ailleurs que le terme anglais de management vient du vieux français mesnage, lui même issu der l’italien maneggiare signifiant « tenir en main les rênes d’un cheval ».

La fin du 19e voit se lever une figure, celle de l’ingénieur et bientôt une doctrine, le taylorisme qui va s’atteler à considérer les ouvriers en bête de somme, selon les termes même du père fondateur : « L’une des premières caractéristique d’un homme qui est capable de faire le métier de manutentionnaire de Gueuses de fontes est qu’il est si peu intelligent qu’on peut le comparer en ce qui concerne l’aptitude mentale plutôt à un bœuf qu’à autre chose »

F.W.Taylor, La direction scientifique des entreprises.

L’organisation du surmenage

Le syndicaliste révolutionnaire Emile Pouget, ne s’y trompera pas en donnant pour titre à l’une des premières brochure en français contre le Taylorisme « l’Organisation du surmenage »…

Nous y reviendrons dans un prochain épisode… D’ailleurs à ce propos, si quelqu’un lisant de post à accès à une version complète de cette brochure, on est preneur !

Pour aller plus loin :

Histoire de la fatigue Georges Vigarello

La comédie humaine du Travail Danièle Linhart

Le Burn Out Danièle Linhart et Zoé Thouron