Vous pouvez aussi imprimer ce texte, en suivant ce lien vous trouverez un format livret en PDF.
Travail, robots et dodos
Vous avez sûrement déjà entendu cette drôle d’histoire : le travail serait sur le point de disparaître. Remplacé par des robots, des algorithmes, des intelligences artificielles (IA) le travail humain serait dans la même situation que les dodos il y a quelques siècles ou du Parti Socialiste aujourd’hui : il n’en aurait plus pour longtemps. Mais est-ce vrai ? 1. Sommes-nous en train de vivre le crépuscule du travail ? On ne va pas faire durer le suspense plus longtemps : la réponse est non, du moins tant que durera le capitalisme. Mais nous vivons une période de grandes transformations.
En attendant les robots
Ce post est inspiré en partie du livre En attendant les robots de A. Casilli qui a aussi contribué au numéro spécial de Cash investigation sur le sujet. Voici une anecdote qui illustre bien le propos de l’auteur. Il interviewe S. qui a travaillé dans une start-up, une « pépite » du numérique français qui vend des produits de luxe à de riches clients sur la base de recommandations personnalisées grâce à « un procédé d’apprentissage automatique », c’est-à-dire une IA. Mais S. se rend compte au bout de quelques jours que cette IA… n’a jamais été développée.
La face cachée de l’IA
En lieu et place d’une IA, la start-up a développé « pour le moment » une plateforme numérique pour faire travailler des « petites mains » à Tananarive, à Madagascar. Ce sont des personnes bien réelles qui vont effectuer les recherches sur les réseaux, à la façon de bots, avant de renvoyer les infos ainsi obtenues à l’entreprise qui les agrège pour les vendre aux marques de luxe. Des travailleurs et travailleuses comme ceux-là, il y en a des millions, peut-être même des centaines de millions dans le monde. Rien qu’en France, en 2019, on estimait leur nombre à 300 000 !
Robots VS prolétaires ?
Comme le montre très bien Casilli, le fantasme du remplacement général des travailleurs par des machines n’est pas né d’hier. Dès le début du capitalisme, les machines ont été présentées par les patrons comme des concurrentes et remplaçantes potentielles des travailleurs. Ces derniers auraient donc tout intérêt à accepter leurs (mauvaises) conditions de travail… sous peine d’être remplacés par des robots qui, eux, ne peuvent pas se plaindre ! Ce récit vient camoufler la réalité des bouleversements qu’apporte l’automatisation de la production : non pas la suppression du travail, mais sa transformation.
Le fétichisme de la machine
À chaque grand bouleversement du processus de travail, le même discours revient : l’heure serait venue de la libération de la classe ouvrière du fardeau du travail grâce à l’innovation technique et « l’organisation scientifique » de la production. La bourgeoisie et les intellectuels qu’elle paye pour diriger et penser le travail, et les ingénieurs en particulier, fantasment sur les innovations techniques. Ils fétichisent la machine qui serait le cœur du processus productif. Ainsi, ils nient l’importance du travail des prolétaires, voire carrément leur existence comme on l’a vu avec l’exemple de la start-up à Madagascar.
Livreurs VS drones ?
Voyons la livraison (Uber, Amazon etc), il est bien difficile de faire le point sur la réalité de la livraison par drones et surtout de savoir dans quelle mesure cela remplacerait les travailleurs. Ce qui paraît clair, c’est que le travail de livreur n’est pas en train de disparaître, en revanche celui-ci, comme celui des VTC est pensé, organisé, dirigé autour de la subordination des travailleurs à un ensemble de protocoles : les fameux algorithmes qui définissent notamment l’attribution des courses. Et demandez leurs avis aux livreurs : pas une journée de taf ne se passe sans que les GPS ne les envoient vers un parcours impossible !
Le travail d’une foule immense
Et tiens ! Prenons l’exemple de ce que tu es en train de faire. Tu viens encore de passer deux heures sur Insta (et d’autres plateformes). Tu pestes contre l’algorithme qui t’a proposé à la chaîne des vidéos pour que tu continues à regarder encore et encore ton écran. Mais ces algorithmes sont loin de fonctionner seuls ! Il faut de l’intelligence humaine pour les surveiller, corriger et reprendre. Parmi les plateformes qui organisent le travail de ces foules* de prolétaires digitaux, on peut citer Amazon Mechanical Turk, nommé ainsi en référence à l’histoire du « Turc mécanique » un pseudo joueur d’échec automate, en fait dirigé par un être humain. Cette plateforme propose chaque jour des milliers de tâches qu’une foule de travailleurs met en œuvre : les HIT…
* En anglais crowdwork, comme dans crowdfunding.
HIT = Human Intelligent Tasks = Taches d’Intelligence Humaine
Pour que les bonnes vidéos te soient proposées, à toi comme à des milliards d’autres utilisateurs, il faut le travail d’une immense foule d’ouvriers et ouvrières du clic qui bossent pour nettoyer les bases de données, tagger des images et des vidéos, modérer les contenus, tout le travail que la machine est incapable de faire.* Cyniquement, Amazon appelle cela l’intelligence artificielle artificielle…
Dans la rubrique Pixels du Monde, on trouve une série d’interviews sur ces nouveaux travailleurs, « Les damnés de la toile » : « Notre travail fait tourner la planète. Nous organisons Internet. Nous aidons des multinationales à faire des profits immenses et nous gagnons un salaire d’esclave », résume Lucile, une « turkeuse » américaine de 29 ans.
Ces tâches ne sont payées chacune que quelques centimes.
Alors, ce futur du travail ?
Loin d’être la fin du travail, le développement des algorithmes et de l’IA crée une masse immense de nouvelles tâches qui doivent être effectuées par des humains. Ces tâches sont pour la plupart répétitives et abrutissantes.
Cela n’a rien de neuf, c’est une extension du machinisme et de l’automatisation. Ce qui est relativement nouveau, c’est l’échelle : désormais, ces tâches peuvent être proposées simultanément à des centaines de milliers de personnes, si ce n’est de millions. Cette perspective constitue l’un des enjeux principaux du capitalisme contemporain : une forme d’atomisation et en même temps de mobilisation du travail humain immense : le travail des foules.
« Foule sentimentale, chantait Souchon. Il faut voir comme on nous parle… »
Pour creuser :
A. Casilli, En attendant les robots
Marx, capital 1 section 4, il y a toute une partie sur le machinisme
Marx, grundrisse, « fragments sur les machines »
Cash Investigation, « Au secours, mon patron est un algorithme »
On peut trouver aussi plusieurs articles intéressants notamment dans la rubrique Pixels du monde…
Citation Marx en bonus :
4e section, Chapitre 15 : Machinisme et grande industrie 4. – La fabrique
« En même temps que le travail mécanique surexcite au dernier point le système nerveux, il empêche le jeu varié des muscles et comprime toute activité libre du corps et de l’esprit. La facilité même du travail devient une torture en ce sens que la machine ne délivre pas l’ouvrier du travail mais dépouille le travail de son intérêt. Dans toute production capitaliste en tant qu’elle ne crée pas seulement des choses utiles mais encore de la plus-value, les conditions du travail maîtrisent l’ouvrier, bien loin de lui être soumises, mais c’est le machinisme qui le premier donne à ce renversement une réalité technique. Le moyen de travail converti en automate se dresse devant l’ouvrier pendant le procès de travail même sous forme de capital, de travail mort qui domine et pompe sa force vivante. »