L’Internationale* (AIT) ne survit pas longtemps à la défaite de la Commune, du moins en tant qu’organisation unifiée.
C’est dans ce contexte contre-révolutionnaire que la social-démocratie allemande se constitue lors du congrès de réunification socialiste à Gotha, en Allemagne, en 1875. Ce sera l’acte de naissance d’une organisation qui servira de base à tout le mouvement ouvrier européen et qui présidera à la création, en 1889, de la seconde Internationale*. *L’astérisque indique qu’on consacrera un post à ce sujet.
Le mouvement ouvrier (ici, nous parlons de l’ensemble des structures et organisations qui s’en réclament : partis, syndicats, coopératives) se construit dans un contexte de progression immense du capitalisme : essor de l’industrie, montée des impérialismes et colonisation. La seconde Internationale n’a pas le caractère unitaire de la première. Elle exclut les anarchistes lors de plusieurs congrès successifs (1891, 1893, 1896) et se situe sur le terrain de la conquête du pouvoir d’État et du parlementarisme malgré les critiques de minorités révolutionnaires dans de nombreux pays.
En même temps que les premiers élus sociaux-démocrates découvrent le confort des parlements bourgeois, au Pays-bas, en Suède, en Allemagne, en Italie, en Angleterre, en France… un courant antiparlementaire s’affirme. Citons les « Jeunes » (Jungen) du SPD allemand, parmi lesquels Gustav Landauer (21 ans à l’époque) ou Rudolf Rocker (18 ans). À l’instar de ces deux figures connues, une partie de ce courant évoluera vers l’anarchisme.
Une partie du mouvement anarchiste va pour la première fois se proclamer communiste*. Cette orientation est défendue par une nouvelle génération de révolutionnaires comme C. Cafiero ou encore E. Malatesta au sein de ce qu’il reste de l’AIT. Cafiero, l’introducteur des théories de Marx en Italie et rédacteur d’un abrégé du capital salué par Marx, écrit en 1880 dans « Anarchie et communisme : « anarchie et communisme (…) hurleraient de ne pas se trouver ensemble, car ces deux termes, synonymes de liberté et d’égalité, sont les deux termes nécessaires et indivisibles de la révolution. »
Ainsi, des minorités révolutionnaires subsistent à la fin du 19e et au début du 20e siècle, et continuent à entretenir la perspective d’une révolution sociale radicale. Mais le courant majoritaire du mouvement ouvrier, c’est la social-démocratie. Et l’Allemagne est le pays où la social-démocratie est la plus puissante au monde. Pour donner une idée de la force sociale de ce mouvement, voici un extrait d’un texte dont nous avons déjà parlé, « Théorie révolutionnaire et cycles historiques » paru en postface au livre « Le socialisme en danger » en 1975.
« La social-démocratie constituait la plus incroyable force d’encadrement et de discipline de la classe ouvrière, en échange d’un marchandage du prix de la force de travail ; sa mainmise sur les syndicats était absolue. (…) Un État dans l’État, avec ses syndicats, ses permanents, ses députés, ses unions féminines, ses organisations de jeunesse, ses journalistes et sa presse (qui ira jusqu’à 89 journaux quotidiens !), son école du Parti, véritable Université, ses élus municipaux, ses sociétés culturelles, athlétiques ou musicales, ses maisons de repos, son argent, ses actions, etc. »
« Cette immense machinerie sécrétait évidemment une foule de professionnels, bonzes syndicaux et permanents politiques, journalistes et économistes, qui devint très rapidement une réelle couche sociale avec ses intérêts matériels, sa mentalité, son poids dans la balance politique. Cette fraction de la petite-bourgeoisie, créée littéralement par le développement de la social-démocratie, se renforça avec la venue de toute une partie importante des petites et moyennes bourgeoisies allemandes ».
« [T]outes les « forces vives » de la société allemande rejoignirent l’organisation : professeurs, intellectuels, universitaires, docteurs, écrivains, juristes, économistes, etc. (…) l’alliance entre ces divers éléments devint la base même de la direction du Parti. L’alliance entre la classe ouvrière (par l’intermédiaire de « l’aristocratie ouvrière » et de ses représentants syndicaux et politiques divers), et de l’intelligentzia socialiste se fit dans le sens d’une absolue soumission du prolétariat allemand à la moyenne-bourgeoisie du Parti, à ses chefs. »
Malgré les limitations d’un code électoral réactionnaire (seuls les hommes, de plus de 25 ans, peuvent voter ; les circonscriptions électorales définies en 1871 favorisent les campagnes contre les villes, ce qui limite la représentation des ouvriers), le poids du SPD s’accroît à chaque élection ; en 1912, il est le premier parti en voix et en sièges. Ce parti légaliste, habitué aux négociations parlementaires, dirigé par des notables, va dans sa grande majorité voter les crédits de guerre deux ans plus tard : la guerre mondiale commence. Au premier rang de l’opposition on trouve la théoricienne et militante R. Luxembourg…
POUR ALLER PLUS LOIN :
Anarchie et Communisme, de Carlo Cafiero