Contre la réussite et le mérite

Vous connaissez Milgram ? C’est un psychologue social états-unien qui a organisé de nombreuses expériences. L’une d’entre elles est très connue : celle dite de la « soumission à l’autorité » où un cobaye est incité par un chef d’équipe à infliger des décharges électriques de plus en plus forte à un type qui se tord de douleur. Et bien… on ne va pas parler de ça mais d’une autre expérience de Milgram, sur le partage.

On propose à deux personnes de se partager une somme d’argent, disons 100 euros. Mais sous conditions : chaque personne tient un rôle choisi par tirage au sort au début. L’une doit décider de la nature du partage (égalitaire ou pas), elle doit arbitrer combien elle donne à l’autre. Elle peut décider de donner pile la moitié, ou garder 60 et donner 40 ou garder 90… La deuxième personne peut accepter le deal, ou pas. Si elle accepte, les deux partent avec la somme définie par le premier. Si elle refuse, les deux partent sans rien, bredouilles.

Selon les libéraux, la première personne a intérêt à proposer un partage inégalitaire… donc ne laisser que quelques euros. Et l’autre a quand même intérêt à accepter car c’est mieux que rien. Mais ça ne marche pas ainsi. En fait, si le partage est trop inégalitaire, il semble que la deuxième personne refuse systématiquement. L’idée, c’est « quitte à me faire avoir, et bien mon coco tu l’emporteras pas au paradis ». Cette posture est décrite comme « pro-sociale » car elle réprime les tendances égoïstes au profit d’une logique égalitaire…

Mais il existe une autre version de l’expérience où au lieu de tirer au sort les rôles au début, on fait passer un test bidon aux deux personnes, avant d’expliquer que les résultats du test indiquent qui est la plus compétente pour décider du partage. En bref, on introduit la notion de mérite. Et dans ce cas, les personnes chargées de faire le partage sont plus inégalitaires. Et les personnes chargées d’accepter ou de refuser sont plus enclines à accepter des conditions défavorables : après tout, l’autre mérite plus !

C’est le rôle de l’idéologie du mérite, de la réussite sociale, du rêve américain, de la méritocratie républicaine à la française, etc : faire accepter qu’une minorité se gave pendant que tous les autres sont exploités. Maintenir l’ordre, au même titre que la police ou les prisons. Cette idéologie est inculquée à l’école, où on va intérioriser l’échec comme étant notre responsabilité et la réussite comme issu de notre mérite personnel. Et toutes les institutions capitalistes, les productions culturelles, la télévision… valorisent le mérite.

La face cachée de l’iceberg du mérite, c’est l’échec.

L’échec scolaire, l’échec social, les winners et les loosers. Il existe un autre terme pour ça : la reproduction sociale. Cette société mutile, détruit les rêves et les ambitions de milliards de personnes pour valoriser la « réussite » bidon de quelques uns. Les sociologues Bourdieu et Passerons, dans le livre La Reproduction, ont théorisé l’école en particulier, mais plus largement les institutions comme productrices de ce qu’ils appellent la violence symbolique, c’est-à-dire la manière dont on nous impose notre place et on nous la fait accepter.

Les conséquences de cette violence, on les trouve partout. On peut par exemple penser que le phénomène des Hikikomori, le retrait social adolescent, a au moins en partie pour cause cette pression à la réussite et cette stigmatisation de l’échec. Surtout quand on sait le poids écrasant de cette pression au Japon d’où le nom du phénomène provient (il y a des tests pour entrer à la maternelle!).

Il ne s’agit pas de critiquer cette idéologie en disant qu’elle est mensongère, qu’en réalité ce sont les bourgeois qui restent bourgeois, qu’on pourrait réformer le système et promouvoir une vraie « égalité des chances ». Le problème, ce n’est pas l’inégalité des chances. Le problème, c’est toute une société basée sur la compétition, l’exploitation, la misère générale et l’accumulation de marchandises comme seule perspective de richesse. Peu importe que la compétition pour parvenir au sommet de la pyramide de sang et de larmes soit faussée ou non.

On pourrait croire qu’à une époque où les institutions, l’école, les politiques… sont discrédités, cette idée serait moins puissante. C’est sous-estimer la puissance de l’idéologie qui promet de nous transformer en entrepreneurs de nous-mêmes, qui nous fait miroiter qu’on pourrait tous réussir, devenir des influenceurs. C’est ignorer les discours mytho des plateformes, qu’on pourrait pédaler assez sur son vélo, plus que les autres, livrer tellement de repas qu’on pourrait vivre bien ainsi.

Cette idéologie nous met en concurrence, nous divise et nous culpabilise… Au profit des nantis.