La violence et la force

Condamnez-vous la violence ? Sous une forme ou sous une autre, cette question est posée dans tous les procès suite à des manifs, des luttes, etc. Que ce soit à cette occasion, dans divers débats en amont ou au cours des mobilisations sociales, nous n’avons pas fini d’en entendre parler, surtout à une époque où, – nous y reviendrons – la police semble devenir le visage universel de l’État, la seule interlocutrice de la société, une forme de « guichet unique » pour toutes les situations.

Mais qu’est-ce que la violence ?

Tel geste, lancer un projectile, donner un coup, peut être défini comme « violent » ou comme un simple « emploi de la force » selon qui le pratique. Séparer une bagarre en pratiquant une contention sur les participants : exercer une force. Le même geste, disons une clé de bras sur un policier : de la violence… sauf si c’est un autre policier qui l’administre ! Car au fond, ce qui distingue tel geste de tel autre, c’est l’aval de l’État.

Tous ceux qui se placent du côté de l’État condamnent « la violence » et considèrent que la force est la propriété exclusive de l’État. Quant aux révolutionnaires, ils n’ont aucun intérêt à débattre de « la violence ». Ils discuteront plutôt de la pertinence de son usage à certains moments. Faire usage de la force peut être nécessaire, discutons du comment, dirait en substance Engels (surnommé par ses proches le général pour sa connaissance des affaires militaires).

On pourrait finir le texte ici.

Il est évident que nos luttes doivent être fortes pour triompher. Or, violence et force, comme nous l’avons montré, sont synonymes et refuser la violence c’est défendre son monopole par l’État. Mais… On va tout de même prendre en considération l’argument de la fin et des moyens. Cet argument, de nombreux théoriciens anarchistes y ont répondu.

Ainsi, Malatesta écrit dans « Un peu de théorie » :

Nous voulons le triomphe de la liberté et de l’amour. Mais renonçons-nous pour cela à l’emploi des moyens violents ? Pas le moins du monde. Nos moyens sont ceux que les circonstances nous permettent et nous imposent. (…)

Évidemment, nous ne voudrions pas arracher un cheveu à personne ; nous voudrions sécher toutes les larmes et n’en faire répandre aucune. Mais il nous faut bien lutter dans le monde tel qu’il est, sous peine de rester des rêveurs stériles. (…)

Toujours dans ce même texte, il ajoute : Pour la défense de la situation actuelle, il existe de puissantes organisations militaires et policières qui répondent par la prison, l’échafaud, le massacre à toute tentative sérieuse de changement. Il n’y a pas de moyens pacifiques, légaux, pour sortir de cette impasse, et c’est normal parce que la loi est faite exprès par les privilégiés pour défendre les privilèges. Contre la force physique qui nous barre le chemin, il n’y a que l’appel à la force physique, il n’y a que la révolution violente.

 Si l’usage de la force est nécessaire, Malatesta met aussi en garde :

«Nombreux sont ceux qui donnent à l’acte insurrectionnel une importance exclusive, sans songer à tout ce qu’il faut faire, afin qu’une insurrection ne soit pas un fait de violence stérile, à laquelle viendrait répondre ensuite un autre fait de violence réactionnaire» E. Malatesta, Le Réveil anarchiste, 1er mai 1935.

En somme, le problème n’est pas tant l’usage mais l’institutionnalisation de la violence, la transformation de la révolution en une nouvelle machine étatique, une force machinale, constante de répression. Si l’usage de la force peut être nécessaire contre l’appareil répressif d’État, la victoire de la révolution repose sur le fait de changer la vie, de réorganiser l’ensemble de la société et ne peut se régler sur le seul terrain militaire où elle risque de s’enliser dans la guerre civile.

Un dernier mot sur tous ces moments lors des procès de nos soulèvements où les juges demandent : « et vous, êtes vous violent ou non violent ? Rejetez-vous la violence ? » avec à peine voilée, la menace de la prison, d’une peine plus importante pour l’insolent qui osera répondre. Et les siècles de prison qu’il a infligé dans sa carrière, eux, que sont-ils ? Le juge s’en fout. Il n’est pas violent voyons : il fait respecter la loi et l’ordre.

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Quelques notes autour de ce texte:

Pour une plus ample réflexion, nous renvoyons à l’ouvrage de Peter Gelderloos « L’Échec de la non-violence Du Printemps arabe à Occupy » ; il est disponible sur internet, par exemple ici : https://fr.theanarchistlibrary.org/library/peter-gelderloos-l-echec-de-la-non-violence

(Certaines des références politiques de cet auteur sont différentes des nôtres, mais c’est sûrement un des livres les plus complets de ces dernières années sur cette question.)

A propos de la pseudo conversion de Engels au légalisme, voici un extrait de lettre envoyée à Lafarge :

« Liebknecht vient de me jouer un joli tour. Il a pris de mon introduction (…) tout ce qui a pu lui servir pour soutenir la tactique à tout prix paisible et anti-violente qu’il lui plaît de prêcher depuis quelque temps, surtout en ce moment où on prépare des lois coercitives à Berlin. Mais cette tactique, je ne la prêche que pour l’Allemagne d’aujourd’hui et encore sous bonne réserve. Pour la France, la Belgique, l’Italie, l’Autriche, cette tactique ne saurait être suivie dans son ensemble, et, pour l’Allemagne, elle pourra devenir inapplicable demain. » Lettre à Paul Lafargue, du 3 avril 1895